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Damoclès
Journal d'une
fin de vie annoncée,
un voyage personnel de six jours ou seize ans.
Pensées, humeurs, opinions ou réflexions, privées et
publiques.
.©
2008 Romain Guilleaumes. Tous droits réservés.
080509a
- Suspendu au-dessus de ma
vie, le couperet m'a raté de peu et, consciencieux,
sur le métier remettra bientôt son ouvrage. Sadique, il m'impose une
attente inquiète et incertaine quant à l'instant de mon départ. Damoclès,
ton effroi se fait mien. Mon horizon ne recule plus à mesure que
j'avance, chaque instant n'affiche plus qu'une importance capitale ou une
futilité absolue, les promesses de la vie cèdent le
pas à ses enseignements, mes tourments
se résument désormais à "ai-je tout dit, ai-je bien fait ?"
080510a
- La jeunesse est une époque merveilleuse
qui se distingue des autres temps de l'existence par une fragile, mais
arrogante, carapace de certitudes, d'espoirs et d'illusions que certains
nomment ambitions.
080510b
- Je crois bien que l'élixir de jouvence
existe. Pour rester ou redevenir jeune, ne suffirait-il pas de se
gonfler d'orgueil, d'entretenir mille certitudes définitives mais
illusoires, de se
convaincre que l'avenir n'attend que nous, que le monde a somnolé
jusqu'à ce jour ?
080511a
- Je n'appelle plus, je n'apprivoise plus
et je ne défie plus la mort, pas même pour le bonheur d'un mot. La
divine salope, garce gourmande et avide de sang neuf, est là ! Elle rôde
telle une amante impatiente et capricieuse, prête à étancher sa soif avec brutalité et
soudaineté, selon son unique bon vouloir. Je la redoute enfin, me voici vulnérable ! Est-ce cela qui
lui plaît et qui l'attire, est-ce ce qu'elle attendait de moi ?
080512a
- "Je te souhaite de vivre centenaire",
m'a dit une connaissance. Centenaire ? Quelle horreur ! Se retrouver
tout seul, après avoir enterré tous ceux qu'on aimait... Tout seul ?
Tiens, ne viendrais-je pas de deviner la moins avouable motivation de
ceux qui s'empressent de faire des enfants ?
080512b
- Centenaire, que Dieu (ou quiconque
exercerait le moindre pouvoir sur le devenir des êtres) me garde de le
devenir. Néanmoins, je veux encore vivre. Et un bon bout de temps ! Je
veux encore connaître et approfondir certains de ces bonheurs que je
n'ai fait qu'effleurer ou dont je n'ai humé qu'un parfum promotionnel,
un fumet prometteur.
L'amour, la passion, une affectivité épanouie, la sérénité et, en bout
de course, la satisfaction d'un parcours complet, raisonnablement
achevé, dont je puisse ne pas avoir honte si je ne peux en être fier.
080514a - QUATRE AMIS
- J'avais quatre amis. L'un s'en est allé
trop tôt, happé par un tragique destin ou un funeste hasard, à dix-sept
ans. Le deuxième, pragmatique et réaliste grand frère, devenu
trop étranger à mes valeurs et choix de vie, intègre et honnête, a
logiquement préféré suivre une route qui ne croise plus la mienne. Le
troisième, noble et constante incarnation d'humanité, de sensibilité et
de bonté, s'est dirigé, porté par la vague d'un amour lointain, vers une
autre région du monde. Le dernier, miroir ou caricature de mes propres
défauts et qualités, se lasse parfois de nos différences, ne trouve plus
de charme à nos moroses convergences et, blessé par les épreuves de sa
vie, cultive désormais une solitude qu'il affectionne au point de
l'entretenir avec délectation.
J'avais quatre amis, dont jamais mon coeur ne se lassera, ne se
séparera, quoi qu'ils fassent et où qu'ils aillent. Les sentiments
offerts, je ne veux les reprendre, je ne peux les renier.
080515a
- La démocratie est ainsi faite qu'il
arrive qu'un peuple croit élire une main de fer dans un gant d'acier et
se retrouve dirigé par une ridicule diva capricieuse.
080516a - L'AZIZA
- Un air lancinant taquine cette zone
méconnue et un peu sauvage de mon cerveau, située aux confins de
l'esprit et des sentiments, là où l'irrationnel impose sa loi à l'être
tout entier. Faute de mieux, d'une plus grande ou d'une meilleure
connaissance des mystères de l'humain, on l'appelle généralement l'âme
ou le coeur.
"Il suffirait de presque rien, peut-être dix années de moins, pour
que je te dise je t'aime", chantonne inlassablement Serge Reggiani.
Un air, une chanson que j'ai toujours trouvés jolis, un texte sensible,
intelligent et bien dit, qu'il m'a toujours été agréable d'entendre ou
d'écouter. Mais, là, cette mélodie me chatouille les tripes, libère une
foison de papillons qui agitent leurs ailes dans mon ventre, torture ma
raison, et c'est mon cerveau qui me la serine. Je suis le seul à
l'entendre.
"Elle est jolie. Comment peut-il encore lui plaire ? Elle au
printemps, lui en hiver..." La scène n'est plus une simple vue de
l'esprit ou un exercice poétique qui peut parler à l'inconscient de
chacun. Je la vis, je la ressens, je l'éprouve au quotidien. Et le
combat qui fait rage en moi oppose la raison à l'affectif. Je me fais
violence pour ne pas céder à l'envolée lyrique que m'inspire une jeune
femme qui, si j'avais ne serait-ce que dix ans de moins, accaparerait
mes pensées et motiverait mes gestes jours et nuits.
Il faut raison garder et je m'y emploie péniblement. Combien de temps
résisterais-je encore à mes sentiments, à cette exaltation qui ne
demande qu'à m'étourdir délicieusement ? Je l'ignore. Mais je sais par
contre - par la puissance de l'émotion ressentie - que, tôt ou tard, je
cèderai à l'illusion d'avoir toujours vingt ou trente ans, et j'irai à
la rencontre de ce merveilleux sourire charmeur, presque complice,
qu'elle m'offre et que je lui renvoie dès que nous nous croisons, trop
rarement.
Dusais-je déchanter cruellement...
080518a
- Il arrive des moments, dans toute vie,
où le moral peine à conserver un minimum d'entrain. Des instants plus ou
moins nombreux selon la sensibilité, l'émotivité et les épreuves de
chacun, selon les époques de la vie aussi.
Là, c'est le mien qui bat de l'aile, qui m'empêche de concevoir un
avenir, d'envisager demain et d'oeuvrer ce jour afin de préparer au
mieux les temps en devenir.
La mort est passée mais, heureusement, s'est ravisée avant d'accomplir
sa besogne. Trois semaines déjà, mais je sais qu'elle est toujours là
quelque part, qu'elle rôde et qu'elle attend l'instant qu'elle jugera le
plus opportun pour me ravir à la communauté des vivants, à cette
existence souvent boiteuse que je chéris néanmoins parce qu'elle est
mienne.
Avoir frôlé l'ultime instant de si près m'a amené, spontanément, à
replacer en perspective toutes ces choses qui font la vie quotidienne.
Je n'éprouve plus le moindre attrait pour l'argent et le confort
matériel, je ne me soucie plus le moins du monde de ma conformité ou de
ma place dans l'ordre social, de l'opinion des autres, ni même de mon
image ; je m'efforce, aussi, de ne plus trop solliciter ou malmener mon
coeur et l'artère défaillante par des emportements, énervements, stress
ou angoisses, qui ne m'ont déjà que trop usé.
Je me consacre donc exclusivement à ce qui m'intéresse et à qui j'aime,
à mes passions et à mes sentiments, délibérément sourd à tout parasite
qui risquerait d'ébranler une sérénité fragile, fabriquée de toutes
pièces par mes seules volonté et aspirations.
Mais une telle attitude revient à ne cultiver que l'instant présent. Or,
personne ne peut vivre décemment, trouver saveur au défilement du temps,
sans se projeter dans l'avenir. Et je m'aperçois alors que seule une
image, un visage, une émotion, un fol espoir, esquisse pour moi un
projet d'avenir qu'il peint de couleurs chatoyantes et resplendissantes.
Et je m'inquiète. Est-il bien raisonnable d'amarrer un navire à une
seule ancre, une vie à un unique espoir ? Que me resterait-il si
l'amarre se rompait, si l'espoir sombrait sous les coups impitoyables
d'un récif nommé réalité ? Sans doute voguerais-je à la dérive, frêle
esquif sans but et sans contrôle, alors fort peu soucieux de revoir mon
rythme et mon hygiène de vie, de préserver et revalider mon muscle
cardiaque et ses périphériques...
080520a
- Sans doute suis-je anachronique,
l'époque qui me voit vivre ne partage-t-elle pas mes valeurs. Alors que
je ne vibre que pour les mots, les phrases, les textes, les idées et la
réflexion, les temps présents privilégient le son, l'image, l'argent,
le profit et le divertissement.
080521a
- Quand je constate l'omnipotence des
conseils d'administration des entreprises sur le quotidien des peuples,
je me dis qu'il est urgent de retirer le pouvoir politique aux économistes pour le
rendre aux intellectuels qui, seuls, pensent la société humaine et son
harmonie, l'épanouissement des êtres et des communautés.
Les uns, vulgaires comptables, n'ambitionnent que l'optimisation des
profits, les autres inventent l'avenir.
080521b
- Elle n'a rien d'une douce et tendre
agnelle, et c'est pourtant ce que mon coeur s'obstine à voir en elle.
080530a
- Rien de ce que j'attendais de la vie
n'est arrivé et n'esquisse même la promesse d'une future réalisation. A
quoi bon, dès lors, prendre soin d'une santé devenue précaire ?
080625a
-
A vingt ans, on s'éloigne de ses parents, perçus comme une entrave à
l'autonomie ; à trente, on mesure mieux l'ampleur de leurs sacrifices et
on s'en rapproche ; à quarante, on craint de les voir partir bientôt et
on recherche leur compagnie.
Mais c'est à tout âge que peut survenir l'instant où l'on n'aura plus
jamais l'occasion de leur dire combien on les aime.
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