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Journal, Notes & Impudeurs
Carnet personnel, jalons de quelques temps.
Pensées, réflexions, humeurs, opinions, portraits et fictions.
.© Romain Guilleaumes. Tous droits réservés.


Ordinaire humanité

 Madame A., jeune femme impécunieuse d'avoir accumulé les dépenses et les crédits inconsidérés, joueuse compulsive habituée des casinos et couverte de dettes qui l'avaient frappée d'interdit bancaire, rencontra un beau jour, par les impénétrables voies du destin, de la Providence ou de la chance, Monsieur P., un solide quadra solitaire et généreux, disposant de quelques biens acquis au long d'une encore jeune vie de labeur et de gestion raisonnable.

 Elle ne tarda pas à le séduire et à gagner ses faveurs. Au bout de quelques semaines, et malgré d'imparfaites mesures contraceptives, Madame A. se retrouva enceinte.

 Homme d'honneur s'il en est puisqu'éduqué à l'ancienne par des parents fort âgés, par ailleurs tout heureux d'une prochaine paternité inespérée car improbable jusqu'alors, Monsieur P. résolut de vendre tous ses biens et en consacra l'essentiel de l'estimable fruit numéraire à l'établissement des conditions optimales pour un nouveau départ, pour l'installation coquette mais encore raisonnable de sa petite famille naissante.

 Madame A. vit ainsi ses caisses renflouées, ses comptes assainis, et put emménager dans un joli mas provençal de location, bien différent de son précédent logement social urbain. Les deux tourtereaux accueillirent bientôt en leur nouveau nid douillet la petite fille qui incarnait le fruit de leur amour.

 Le temps passa et, les réserves de Monsieur P. s'amenuisant au rythme du train de vie dispendieux qu'entendait mener Madame A., celle-ci se fit progressivement désagréable, querelleuse, puis franchement hostile.

 Monsieur P. fut alerté par l'impitoyable équation "moins d'argent = moins d'amour" que sa raison ne pouvait se résoudre à ignorer totalement. Bien qu'il se tint sur ses gardes, il s'imposa pourtant de ne pas quitter le navire au premier coup de tabac. Il aimait cette femme, et il estimait qu'elle méritait largement qu'il fasse tout ce qui était en son pouvoir pour que leur couple réussisse.

 Mais au bout de plusieurs mois de glaciation du lit conjugal et de réduction du dialogue à quelques monosyllabes et grognements plus ou moins méprisants ou dédaigneux, Monsieur P. admit son échec et envisagea la question de la séparation. Il s'en ouvrit à sa partenaire qui - divinement inspirée par Cupidon sans doute -, s'employa à l'apaiser dans le tourbillon d'un câlin dont il avait perdu jusqu'au souvenir du goût et de la saveur depuis trop longtemps.

 Deux semaines plus tard, Madame A. annonçait à Monsieur P. qu'elle portait de nouveau la vie en son sein. La rapidité de la révélation et la curieuse efficacité d'un unique rapport sous protection contraceptive n'éveillèrent pas sa méfiance, tant l'amour, la bonté et la générosité habitaient son être tout entier.

 Voyant sa famille s'agrandir et l'amour reprendre possession de son couple, Monsieur P. investit alors ses ultimes deniers d'économies dans la construction d'une belle maison, sur un vaste terrain, où naîtrait bientôt un petit garçon ne lui ressemblant curieusement en aucun trait, ni ce jour-là ni plusieurs années plus tard (ce qui ne l'empêchera pas de cultiver, encore aujourd'hui, un subtil distinguo entre le père qu'il veut être et le géniteur qu'il n'est peut-être pas).

 Mais le jour où Monsieur P. - alors approchant de la cinquantaine - perdit ses revenus professionnels tandis que ses réserves étaient épuisées, Madame A. ne vit plus en lui qu'un boulet, une charge, un raté, un loser. Tous compliments qu'elle lui serina quotidiennement au point d'aboutir inéluctablement à de bruyants éclats de voix et disputes. Dégénérescence que Madame A. instrumentalisa habillement, soulignant l'impact désastreux d'une telle atmosphère conflictuelle sur l'équilibre psychoaffectif et la bonne santé mentale de leurs enfants.

 Le bien être de ses petits n'ayant pas de prix à ses yeux, Monsieur P. se rendit rapidement aux puissants arguments de Madame A. et accepta de se retirer, de laisser femme et enfants dans cette maison qui avait englouti ses derniers avoirs mais qui se trouvait être, avant toutes choses, l'univers des enfants, leur précieux sanctuaire.

 Lui, il se contenterait bien de logements de fortune que lui autoriseraient les maigres revenus qu'il tirerait de petits boulots, peu gratifiants mais salutaires et providentiels, qu'il trouverait à force de courage et de volonté.

 Monsieur P. était désormais impécunieux et Madame A. vivait dans le confort d'un coquet et chaleureux foyer. En moins de dix ans, les situations s'étaient inversées, bien que les caractères et mentalités n'aient pas varié d'un iota. Bonté et générosité d'un côté, tempérament dispendieux servi par la cupidité et la vénalité de l'autre.

 D'ailleurs, et Monsieur P. - toujours aussi naïf - n'avait encore rien vu venir, Madame A. avait depuis longtemps organisé et garanti ses lendemains. A peine trois jours après son départ, l'amant de Madame A. entrait dans les murs et s'y installait, accompagné du cortège de biens et cadeaux luxueux - à la hauteur de ses revenus appréciables - propres à acheter la sympathie des enfants.

 Monsieur P. faillit en mourir, mais il n'en fut heureusement rien. A sa vie, cependant, il ne trouvera plus jamais ni goût, ni  saveur, et à peine plus de plaisir.

 Comme on dit par chez moi "bon et bête, ça commence de la même manière"...
Quant à Madame A., force est de constater que des anges elle n'avait rien d'autre que l'anagramme.
.- 6 février 2010 -


va  

© Bernard Willems-Diriken, dit Romain Guilleaumes .