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Journal, Notes & Impudeurs
Carnet
personnel, jalons de quelques temps.
Pensées,
réflexions, humeurs, opinions, portraits et fictions.
.©
Romain Guilleaumes. Tous droits réservés.
◊
Merci, papa
Il y a ou il y a eu,
quelque part sur cette terre, un homme qui se trouve être
mon père et qui, jamais, n'a ne serait-ce que tenté de
renouer une relation sincère et positive avec moi, de
racheter ses erreurs et ses fautes.
Pourtant, toute ma vie, j'ai espéré qu'il accomplirait ce geste salvateur
et réconciliateur dont il me tenait tant à cœur d'être à la
fois témoin et bénéficiaire. Toute ma vie, bien que gardant
frais à ma mémoire les cruels souvenirs de sa violence et de
ses coups, j'ai voulu croire m'être trompé à son sujet
(d'ailleurs n'étais-je pas plus coupable que lui, ne les
avais-je pas méritées ces brutales sanctions ? m'égarais-je
même à envisager quelquefois) et, désireux de lui tendre la
main, je me suis efforcé de semer informations et indices
publics l'autorisant à me retrouver aisément s'il en
éprouvait le désir ou le souhait.
Recherches qu'il n'a manifestement jamais entreprises puisqu'il n'est pas
venu à ma rencontre, le cœur à la main et l'amour en
offrande. Un homme bien, père respectable et honorable,
soucieux de son enfant, l'aurait saisie cette opportunité,
cette chance. Pas lui. Le constat implacable s'impose : il
s'est toujours très bien passé de moi.
Ainsi, triste consolation, puis-je me rassurer quant à la fiabilité de
cette mémoire qui ne m'a probablement pas trompé, qui ne m'a
joué aucun mauvais tour. Cet homme qui se trouve être mon
géniteur était bien ce monstre d'égoïsme, ambitieux, cupide,
arriviste et opportuniste, toujours prêt aux plus viles
bassesses et hypocrisies, coutumier de l'abus de confiance,
des manipulations et compromissions, pour atteindre ses buts
de domination des êtres et des choses, d'enrichissement et
de promotion sociale rapides, dont la violence et les coups
m'accablèrent en mon jeune temps.
Cet homme-là, je le constate amèrement, ne posa jamais le moindre geste
qui put ruiner la pathétique image de méprisable ordure
qu'il laissa à mon souvenir et que ce dernier entretint plus
de trente-cinq années durant, à mes grandes souffrance et
désespérance intimes. Partiellement issu de "ça", il
est parfois bien difficile de n'éprouver ni dégoût, ni
nausée, en passant devant un miroir...
A force de ne pas vouloir ressembler à la terrible image que j'ai de toi,
pour moi la réussite ne pouvait prendre qu'un seul tour,
celui de m'épanouir sans te ressembler en rien.
Dénué de toute ambition matérialiste, sociale ou économique, ni Flamand,
ni polyglotte, ni cadre international, ne faisant pas de ma
vie un défilé de femmes jamais aimées mais immanquablement
trompées et trahies, n'ayant ni enfants, ni argent, ni
statut social enviable ou respectable, je suis ton antipode,
ton antimatière, l'ombre de ta lumière.
Pour le badaud ignorant du fond des gens, j'apparais loser
aussi méprisable que tu peux sembler admirable par les
vulgaires et ostensibles ors de ta réussite qui ne
t'achèteront aucun improbable paradis mais te garantissent
la pleine jouissance de cette vie matérielle bien réelle
quant à elle.
Grâce à toi, j'ai paradoxalement réussi ma vie en la ratant. Ce pourrait
être risible si tout cela n'était en fait qu'un beau gâchis
qui ne révèle que deux choses : l'amoral et l'immoral
réussissent toujours mieux que les conformistes et nulle
justice n'ébranlera jamais cette immuable vérité ailleurs
que dans le cœur des faibles.
Merci, papa.
.-
2 janvier 2010 -
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