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Journal, Notes & Impudeurs
Carnet personnel, jalons de quelques temps.
Pensées, réflexions, humeurs, opinions, portraits et fictions.
.© Romain Guilleaumes. Tous droits réservés.


Merci, papa

 Il y a ou il y a eu, quelque part sur cette terre, un homme qui se trouve être mon père et qui, jamais, n'a ne serait-ce que tenté de renouer une relation sincère et positive avec moi, de racheter ses erreurs et ses fautes.

 Pourtant, toute ma vie, j'ai espéré qu'il accomplirait ce geste salvateur et réconciliateur dont il me tenait tant à cœur d'être à la fois témoin et bénéficiaire. Toute ma vie, bien que gardant frais à ma mémoire les cruels souvenirs de sa violence et de ses coups, j'ai voulu croire m'être trompé à son sujet (d'ailleurs n'étais-je pas plus coupable que lui, ne les avais-je pas méritées ces brutales sanctions ? m'égarais-je même à envisager quelquefois) et, désireux de lui tendre la main, je me suis efforcé de semer informations et indices publics l'autorisant à me retrouver aisément s'il en éprouvait le désir ou le souhait.

 Recherches qu'il n'a manifestement jamais entreprises puisqu'il n'est pas venu à ma rencontre, le cœur à la main et l'amour en offrande. Un homme bien, père respectable et honorable, soucieux de son enfant, l'aurait saisie cette opportunité, cette chance. Pas lui. Le constat implacable s'impose : il s'est toujours très bien passé de moi.

 Ainsi, triste consolation, puis-je me rassurer quant à la fiabilité de cette mémoire qui ne m'a probablement pas trompé, qui ne m'a joué aucun mauvais tour. Cet homme qui se trouve être mon géniteur était bien ce monstre d'égoïsme, ambitieux, cupide, arriviste et opportuniste, toujours prêt aux plus viles bassesses et hypocrisies, coutumier de l'abus de confiance, des manipulations et compromissions, pour atteindre ses buts de domination des êtres et des choses, d'enrichissement et de promotion sociale rapides, dont la violence et les coups m'accablèrent en mon jeune temps.

 Cet homme-là, je le constate amèrement, ne posa jamais le moindre geste qui put ruiner la pathétique image de méprisable ordure qu'il laissa à mon souvenir et que ce dernier entretint plus de trente-cinq années durant, à mes grandes souffrance et désespérance intimes. Partiellement issu de "ça", il est parfois bien difficile de n'éprouver ni dégoût, ni nausée, en passant devant un miroir...

 A force de ne pas vouloir ressembler à la terrible image que j'ai de toi, pour moi la réussite ne pouvait prendre qu'un seul tour, celui de m'épanouir sans te ressembler en rien.

 Dénué de toute ambition matérialiste, sociale ou économique, ni Flamand, ni polyglotte, ni cadre international, ne faisant pas de ma vie un défilé de femmes jamais aimées mais immanquablement trompées et trahies, n'ayant ni enfants, ni argent, ni statut social enviable ou respectable, je suis ton antipode, ton antimatière, l'ombre de ta lumière.

Pour le badaud ignorant du fond des gens, j'apparais loser aussi méprisable que tu peux sembler admirable par les vulgaires et ostensibles ors de ta réussite qui ne t'achèteront aucun improbable paradis mais te garantissent la pleine jouissance de cette vie matérielle bien réelle quant à elle.

 Grâce à toi, j'ai paradoxalement réussi ma vie en la ratant. Ce pourrait être risible si tout cela n'était en fait qu'un beau gâchis qui ne révèle que deux choses : l'amoral et l'immoral réussissent toujours mieux que les conformistes et nulle justice n'ébranlera jamais cette immuable vérité ailleurs que dans le cœur des faibles.

 Merci, papa.
.- 2 janvier 2010 -


© Bernard Willems-Diriken, dit Romain Guilleaumes .